L'Opéra de Quat'Sous : la sauce à spaghetti

Gourmandise littéraire mise en scène par Michel Tremblay. Un extrait de Douze coups de théâtre[1], dans l'avant-dernier récit :

« La sauce à spaghetti de ma mère (qui est celle de toute la famille, même du côté de mon père, puisque je n'en ai jamais vu d'autre de toute mon enfance) est quelque chose d'assez spécial pour que je m'y attarde un peu. Imaginez : j'ai dix-neuf ans et je ne connais pas encore les meatballs, c'est dire à quel point la sauce que nous mangeons est différente de ce qui se fait partout en Amérique du Nord ! Toute ma vie j'ai vu les femmes de la maison poser les mêmes gestes, comme dans un rituel, sans jamais rien changer (quand on a atteint la perfection, pourquoi chercher plus loin ?) : pendant que frémit la base de tomates, d'ail et d'herbes, elles font revenir les côtelettes de porc dans une poêle à part. Quand les côtelettes commencent à dorer, elles les jettent tout simplement dans la sauce et laissent mijoter durant des heures et des heures. Pas de boulettes trop dures ou trop molles qui traînent dans l'assiette comme des bouses de vache, pas de viande hachée non plus. C'est plus beau que « la sauce qu'on mange ailleurs », comme l'appelle ma mère, et c'est bien meilleur. Pour manger tout ça, il suffit de verser sur une assiettée de « spaghetti plat » – c'est ainsi qu'on appelait les linguine dans ma famille –, de retirer les os, dont la chair s'est complètement détachée, de les poser dans une assiette au milieu de la table.

La visite, quand par hasard nous recevons au spaghetti, ce qui est rare parce que très mal vu – on sait recevoir notre monde : à la viande ! –, est toujours étonnée mais toujours conquise ! Leurs mères refusent d'en faire ; nos amis se battent pour en manger chez-nous ! Ça goûte fort l'ail, le fromage romano encore inconnu des Québécois mais que ma mère a découvert dans une petite épicerie italienne à côté de chez-nous, sur la rue Cartier, et même un peu d'huile d'olive alors que tout le reste de la cuisine que nous mangeons est faite au beurre. Et l'hiver, ça sent pendant des heures. »

Note

[1] TREMBLAY, Michel. Douze coups de théâtre, Nomades/Leméac, Montréal, 2016 (1992).

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